Je me souviens que chez moi il fallait. Que chez moi on ne disait pas. Je me souviens qu’il y avait des lois. Que chez moi il valait mieux. Régnait la mauvaise foi.
Une lente altération sans scènes retentissantes. Le trauma simple à une date; le complexe, un climat. Fréquence : quotidienne. Durée : une enfance.
Et ça commence toujours pareil, c’est quand quelqu’un de grand, tord le réel d’un petit. Ce n’est pas qu’il est cruel, c’est qu’il pense avant tout au confort. Le sien d’abord. Il faut bien que la maison tienne. Alors tel un jardinier il s’affaire, et dresse l’enfant comme un arbre avec un tuteur et des années. Un travail besogneux qui ne laisse nul doute sur les intentions et les priorités.
Le petit ne se défend pas. Se défendre suppose déjà un extérieur, un lieu de comparaison qui offre le recul de comprendre la nature de la transaction. Or le récit du grand faisant foi, le dehors n’existe pas.
C’est la première tromperie et elle se dit dans la langue de la tendresse. C’est même à ça qu’on la reconnaît; quand elle console de bon matin. “C’est par amour que l’on te tord, pas seulement pour notre confort”, entend-on aux abords de ces jardins. L’enfant avale alors le mensonge et, dedans, les remords du grand qui ment.
Ensuite ça rampe. Ça s’infiltre par les nerfs, remonte la moelle et s’installe à l’endroit où l’on croit. Premier arrivé, premier gravé. Il s’inscrit si fort qu’il entame la chair. Une scarification par le dedans. Et ce qui s’est planté là n’est pas une simple loi à laquelle on croit, parce que croire serait pouvoir douter encore. Non, cette graine-là pousse en une justice depuis laquelle on juge. L’idée infiltrée devient la grammaire de l’esprit. Toute phrase que je formule depuis, est déjà dans sa syntaxe. Y compris celle-ci.
L’idée est entrée en parasite, un autre en soi qu’on nourrit en dépit du prix. Mais un parasite que l’on nourrit trente ans n’est plus un parasite, c’est un organe. Il fait même fonction, digère le monde à ma place, prolifère et gagne du terrain. Il se fait passer pour moi et me contrefait pensée après pensée, cellule après cellule. La médecine a un mot pour ça.
S’en défaire ? C’est raser tout ce qui a été construit avec : les attachements, les politesses, les métiers, parfois même toute une vie. Et dites-moi qui peut survivre à la perte de sa propre vie.
La cour exige des dates et des faits. Je n’ai qu’un climat et des empreintes, sans effraction. Les stigmates d’une coutume, d’une loyauté aveugle.
Reste alors la chimiothérapie. Mais n’en attendez aucun discernement. Elle ne distingue pas mieux que vous le sain du malade, la vérité du mensonge. La psyché a été tissée et c’est elle toute entière qu’on vient anesthésier. Promesse d’une vie sans détresse, d’une existence en plastique. Dont on rêve, chaque soir, qu’elle serve d’explosif.


