Cette rencontre est plus personnelle. Elle est apparue dans ma vie à un âge où les souvenirs peinent à se former. Je l’ai reçue, je crois, d’une mère qui ne pouvait pas porter seule la tristesse du deuil du frère que j’aurais dû avoir. Elle a donc été pour moi, et dès le départ, une expérience que j’ai partagée au moins par procuration (je vous laisse juge de ce qui a pu se transmettre en plus, presque organiquement, entre une mère et son enfant). J’avais deux ans à ce moment. Ça a laissé chez moi une tendance, je crois, à la dépressivité, une sorte d’obsession autour de la tristesse. Mais aussi des sensations subtiles et singulières auxquelles je me suis vite habitué. C’est ainsi que je l’ai aisément reconnue quand je l’ai croisée chez mes patients, à tel point que très peu d’entre eux m’ont véritablement marqué, tant ce qu’ils vivaient m’était familier.
Le tempérament propice l’émergence d’une dépression prend souvent ses racines à l’époque où se structure l’état de base de la psyché qui se trouve ainsi teintée.
Ça commence souvent comme une lourdeur, un truc sourd dans l’air. Il devient gluant, retient les gestes, et il compresse le torse. Le corps est lent, l’esprit aussi. Il hésite, tâtonne et pinaille, il tourne à vide. Je tente de le focaliser mais rien y fait. Je m’installe devant la télé. Mouais, rien de stimulant. J’ouvre internet, rien d’intéressant. Youtube, un documentaire ? Pfff j’en ai déjà assez dans la tête. Alors écrire pour que ça sorte. Mon dieu le stylo est à l’autre bout de la pièce, il faudrait se lever du canapé. Je panique, si je ne fais rien je suis exposé, j’entends beaucoup trop fort toutes mes pensées et ça m’a déjà pourris toute la soirée. J’en dors plus, à force de ruminer j’ai l’impression que je frôle l’AVC. Et sous ces 35 degrés d’un logement mal isolé, mes neurones semblent griller. J’aurais biensure des possibilités, mais à chaque fois que je tente de m’y projeter, j’ai déjà le sentiment de les avoir épuisés. Allez, il faut quand même faire l’effort de se lever, ça fait trois jours que je ne me suis pas lavé.
Au fond de la dépression, il faut s’accrocher au moindre fil, le plus fin soit-il, afin de créer un mouvement, une tension même infime. C’est le mouvement qui est l’inverse de la dépression.
Et le temps, parlons-en, du temps. Je vis dans une sorte d’enfer figé où les secondes elle-même semblent m’entraver. Là où la douleur fait qu’on aimerait qu’elles passent, ces salopes ne veulent plus me lâcher, elles traînent les pieds et se permettent même de flirter. J’ai l’impression que le temps lui-même cherche à me tromper. Alors je regarde la pluie et mes opportunités, lentement couler sur la vitre du velux. Une mouche virevolte dans la pièce, ça fait trois jours qu’elle me nargue malgré les poubelles. C’est que je dois être désirable après tout.
Elle s’installe dans l’habitude, la lourdeur de la répétition. Dans le fait de voir que le temps passe sans qu’on bouge avec lui.
Mais je ne suis pas si seul; persiste la tricherie de toujours. La dopamine rapide en barre de 20 euros ou en sachet de 60, celle qui ne ment pas, mais qui prend beaucoup. Une fois commencé on tombe dans un fossé ou tout boucle sur la même journée. Trois jours que j’étais enfermé; j’avais envie d’abattre les murs de mon appartement comme s’ils avaient été les murs de ma réalité. Une violente pulsion de destruction qui m’inquiète, je risque la mort dans cette histoire. Je l’enferme alors, comme le reste, dans cette poubelle d’acier que je traite comme un écrin sacré. Elle est un peu cabossée mais c’est que j’y tiens. Elle est attachée à un gros pilier. Dessus, une pancarte : pensées refoulées.
— “M. Vacheret ?, (en insistant) Je vous demandais si vous étiez déprimé en ce moment”.
J’hésite un instant :
— “Ça va.”
Ma bouche se ferme. Rien ne s’est dit.


Votre dépression vous a offert une plume forgée dans un diamant brut.
J'espère que vous ne cesserez jamais d'écrire.