Pendant près d’un an j’ai suivi à l’hôpital ce patient particulier, appelons-le M. Lallemand. Il se faisait hospitaliser régulièrement pour des cures de sevrage à l’alcool. Plus d’une trentaine à son actif depuis le début de son parcours, avec des tentatives nombreuses d’insertion dans des structures addictologiques et autres groupes thérapeutiques. Il rechutait. Sans cesse. Et ce n’était pas un mauvais bougre au contraire. La quarantaine, propre sur lui lorsqu’il avait accès à une douche, sportif et bien conservé au regard de sa teneur en alcool. Il était cultivé et savait tenir une conversation, assez charmeur et avec un certain succès, plutôt drôle, sensible et doté d’une intelligence certaine. On pouvait dire qu’il savait donner le change.
Pourtant il avait commencé à boire très tôt, au début de l’adolescence. Pour le plus grand malheur de sa famille, sa petite sœur est née handicapée et il a fallu rapidement s’en occuper. Elle était naturellement au centre des préoccupations, et sa détresse ne faisait que tendre davantage ses parents impuissants. De fait M. Lallemand comprit jeune que sa seule présence alourdissait le tableau. Il était témoin des nombreux conflits parentaux, pour des sujets futiles, fussent-ils prétexte à la violence. Il en était même parfois l’objet sans comprendre le pourquoi d’une telle sentence. C’est que tout le monde doit bien se réguler… songeait-il lors de ses nuits tourmentées.
C’est ainsi qu’est née la carence : dans la précarité. La première fracture qui ouvre l’esprit de l’enfant à lui-même. Un vide béant qui appelle à être remplis d’une chaleur qui ne vient pas. Une soif si ancienne qu’elle donne l’impression d’avoir toujours été là, qu’elle constitue l’être. On se convainc peut-être que le problème c’est soi, que l’on est mal né, presque handicapé. Mais qu’aurait-il pu dire face à la peine d’une sœur si souffrante ? Alors à son jeune âge déjà, c’est l’alcool qui est venu réchauffer. Et à cet âge là on croit encore aux miracles et c’est qu’il en a bien l’air à ses débuts, l’alcool.
Un miracle qui, pour ses premières fois, éponge les larmes et distille un peu de bonheur dans cette pesante grisaille que M. Lallemand nomme sa réalité. Une grande solitude, peu d’échappatoire, mais pire encore; c’est qu’à présent il porte seul tous les espoirs d’une famille en deuil de validité. Il s’est ainsi conformé aux aléas des réactions parentales, comblant leurs besoins de normalité, jusqu’à en faire un métier. Il sera aide-soignant. Finalement, tout ce temps il aura été implicitement encouragé à poursuivre la stratégie qu’il avait développée, celle de noyer sa soif de lien dans des breuvages amers. C’était une façon rapide de prendre soin de ceux dont sa survie dépend.
Vous comprendrez donc l’étendue du scandale quand des parents bien heureux ouvrent enfin les yeux et constatent l’amer vérité. Qu’ils prennent du temps à l’avaler; c’est que si leur fils est alcoolique, ils ont dû le rater, vous voyez ?
Il est alors aisé de comprendre le déni qui suit :
“si mon enfant avait été plus fort, il ne serait pas tombé malade.”
Mais aussi la colère qui en résulte chez leur fils : après avoir sacrifié presque l’entièreté de sa vie à ses parents, il se retrouve injustement trahi et voué aux gémonies par ceux-là même qui ont bénéficié de son sacrifice.
Avec le temps, les esprits échaudés ont su s’expliquer. Chacun a fait de son mieux et chacun a porté. Chacun doit maintenant faire le deuil de ce qui lui a manqué et s’adresser directement à qui l’a fait naître s’il exige d’être remboursé. Mais qu’y a-t-il de plus proche que ses parents pour incarner l’idée du créateur chez un enfant ?
Enfin, notre homme le sait, céder au désir de vengeance n’est qu’une chimère de toute puissance qui ne résout rien, une injustice supplémentaire qui punit là où il n’y a pas eu faute mais insuffisance. Et ce qui lui a manqué c’est précisément cette sécurité. Celle dont on a besoin pour grandir et gravir les échelons de la vie dans la sérénité. Il est donc parfois jaloux de ceux qui ont ce qu’il n’a pas : un avenir. Perdu pour perdu, se dit-il, il n’hésite pas à les faire chier; il reste donc là au sol bourré, coincé entre un verre et une habitude qu’il peine à changer. Elle sert maintenant à taire l’aigreur qui dans son cœur s’est installé.


