Dans le premier article, nous nous étions arrêtés sur la spécificité de l’extinction de l’affect structurel dans cette problématique, comme étant à la racine des comportements pervers. La question devient alors :
D’où vient cette extinction ?
D’une effraction précoce dans une sphère intime que ce soit le corps, ou l’esprit. Et il faut être exact ici. Quand un enfant est abusé;la phrase “la loi ne me protège pas, l’autre me traite en objet” n’est pas un fantasme : c’est une réalité tangible. Le pacte qui fait de chacun un sujet pour l’autre a réellement été rompu, pour lui, à ses dépens. Le “la loi est pour les autres” du pervers adulte n’est pas une idée qu’il invente mais bien la trace d’un état qui fut, un jour, sa réalité. Et dans cette effraction, quelque chose peut se taire : la culpabilité biologique. Cet enregistrement corporel par lequel on sent que l’autre, en face, est un sujet comme soi. Ce qui procure cette sensation dans les tripes quand on se surprends à mal agit. L’enfant abusé dans son corps ne sentira pas, devenu adulte, la culpabilité s’il abuse à son tour. Il pourra l’apprendre, la nommer, en convenir, mais entre connaître et ressentir il y a un gouffre qui est devenu le sien.
Le pervers narcissique, dont on parle tant dans les couples d’aujourd’hui, procède du même mouvement. La sphère effractée n’y est plus le corps mais l’intimité psychique, souvent par un parent trop anxieux, incapable de se rassurer autrement qu’en creusant dans la tête de son enfant pour lui dicter quoi ressentir, à la place de ce qui lui aurait été insupportable (au parent).
L’enfant apprend tôt la violence de manipuler un esprit, et qu’elle peut être légitime quand on la nomme “amour”. Le viol précoce de l’intimité psychique éteint l’affect quand on fait de l’esprit de l’autre un objet au même titre comme le viol du corps : on saura, on ne sentira plus.
Mais il faut ici s’arrêter un instant, car on m’opposera avec légitimité que la grande majorité de ceux qui ont subi l’effraction ne deviennent rien de tel. Et vous auriez raison, car l’effraction est un condition nécessaire mais insuffisante à produire un tel résultat. Afin que la perversité se structure et que l’affect s’estompe, il est nécessaire d’être guidé, souvent par l’adulte abuseur, vers cette extinction de l’affect, par un procédé de réassurance qu’il est aisé de qualifier de pervers au vu de la situation.
La désensibilisation est apprise et guidée :
Un père qui dit que ses actions sur le corps de sa fille sont des preuves de son amour,
Une mère qui dit que ses manipulations sur l’esprit de son fils sont des preuves de son inquiétude.
Retenez ici qu’il n’est nullement question de comparer l’intensité des deux événements, mais simplement de mettre en regard la similitude de leur mécanisme.
Reste le plus important, et l’on prendra garde de ne pas s’arrêter trop tôt. La culpabilité éteinte n’explique que l’absence de frein. Elle ne dit rien du moteur. Et ici je récuse la figure du psychopathe froid qui agirait sans instincts. Là où l’on m’a montré de la froideur, j’ai toujours fini par trouver de la jouissance; seulement parfois bien masquée. Le pervers n’est pas indifférent ; il est investi. Son moteur, c’est le retour sur la sphère même qui fut violée en lui : vengeance, répétition, curiosité malsaine pour l’objet du rapt. Il revient sur le lieu du crime parce que c’est là qu’on l’a fait. La froideur n’est qu’un voile jeté sur cette jouissance ; jamais son absence. C’est ce que je développe dans ce troisième article de la série.
En finalité, le pervers touche à quelque chose d’essentiel sur le plan de notre existence, et nous le rappelle à tous : la souffrance. Il nous remet face à elle, nue, dépouillée de la reconnaissance qui d’ordinaire nous permet de ne pas la v
oir. Et il le peut parce que cette reconnaissance, on la lui a prise le premier.

