Plusieurs fois dans ma vie on m’a tendu des ordonnances. Je ne les ai jamais prises. Résister, c’était pour moi rester entier, lâcher, c’était mourir un peu et me laisser sculpter. Puis un jour, plus douloureux qu’un autre, j’ai cédé.
Les pilules ont fait exactement ce qu’on m’avait dit qu’elles feraient. Une sorte de calme, un bruit de fond qui cesse, et le geste qui s’enclenche, sans effort, sans lourdeur. Ce que j’ai poursuivis à la sueur de mon front, une vie entière, la chimie me l’a donné en vingt minutes.
Et c’est bien là que tout s’est joué. Car sentir l’effet de la molécule se répandre dans mon corps jusque dans mon expérience consciente, c’est comme entendre ma propre chair témoigner contre moi même. L’entendre attester d’une évidence que je ne peux désormais plus nier : il me manquait quelque chose.
Mais si je suis forcé d’en accepter le témoignage, j’en récuse pourtant le verdict.
Si le traitement me dit : “tu manquais”, je réponds : “par rapport à quoi ?”
Car qui pose la mesure de ce qui est nécessaire ? Si je manque, c’est au regard d’une cadence que personne n’a choisie, une société saturée qui étouffe elle-même de tout ce qu’elle a à proposer. Et la déficience serait mon incapacité à suivre ce régime ? Voilà le véritable tour de passe-passe; on nomme le trouble d’après mon manque, jamais d’après son excès. Une cacophonie où c’est la partition qui s’emballe sans qu’aucun instrument ne sonne faux.
Qu’on m’entende, je ne conteste ni la douleur, ni la blessure, et encore moins le mécanisme. La dopamine, les circuits préfrontaux, les noyaux et leurs câbles… l’effet de la molécule est un fait, aussi net qu’une fracture sur une radio. Ce que je conteste, c’est le geste qui change le mécanisme en être. Celui qui fait d’une blessure une maladie. Qui requalifie le crime, en accident.
Car une maladie suggère qu’elle était là, tapie dans la nature avant nous, attendant un destin défavorable pour fondre sur une pauvre âme innocente. Un coup du sort qui ne permet aucun coupable, classé sans suite. Alors que si l’on considère la blessure, ça laisse un préjudice et un auteur. La maladie n’existe que parce qu’on y consent. Et consentir au traitement c’est consentir à la maladie qu’il traite :
“Puisqu’il me soulage, c’est la preuve que je suis atteint.”
Mais, puisqu’il m’anesthésie, je ne peux plus pointer l’injustice.
À qui profite le doute ? je l’ai déjà demandé. Je demande maintenant : à qui profite la maladie ? Qui a intérêt à ce que je me croie défaillant plutôt qu’épuisé, à corriger ma fréquence plutôt qu’à interroger la leur ?
Alors je continue. J’avale la pilule. Mais je refuse l’aveu glissé avec, plié dans la notice; que je serais malade d’un mal qui serait mien. Le mal n’est pas le mien. Le mal, c’est l’époque. Et l’époque ne soigne pas, elle endort ce qu’elle abîme.
Reste ce calme qu’on pourrait prendre pour un soulagement. Je sens justement que quelque chose vient de s’éteindre. Pas le mal qui m’a blessé, car il court toujours dehors quelque part. Mais justement ce qui en moi le sentait, se cabrait et saignait. L’unique témoin du crime.
Le comprimé ne soigne rien; il contraint seulement cette pulsion de vie. Un aperçu de la fin. Une danse macabre où je crois tromper la mort alors que celui qui vit n’est déjà plus celui que j’étais. Me voila rendu compatible avec ce qui aurait dû rester, parfaitement insupportable.




Cette petite mort est bien la vie. J'ai compris dans le pilulier, le quotidien et la régularité... Ouil c'est efficace uniquement dans cette cadence, suivi entier. Accepter une pathologie, se reconnaître souffrant "malade", comme se pardonner, réussir à pardonner même ce qui nous fait souffrir, est seule issue salvatrice... C'est comme la vie, elle est temporaire et tant mieux : ) je n'ai pas l'idée ou rêve d'éternité. A l'instant T, .si j'ai la chance de donner à l'autre un bout de bonheur, dans mon sourire, ma main tendue, mon écoute et offrir un plus, bonus et meilleure force, c'est avec grand plaisir. Accepter c'est la moitié du mal qui est soigné, le reste à guérir, s'est le construire petit à petit, jour après jour en régularité
Votre texte m’a profondément touché — et suffisamment interpellé pour que j’aie voulu y répondre par écrit. Je suis psychiatre moi aussi, et pas tout à fait étranger à ce que vous décrivez. J’ai rédigé une réponse critique, dans un esprit de dialogue plutôt que de polémique. Avant de la publier, je souhaitais vous en informer et vous inviter à échanger — ici ou autrement, comme vous le souhaitez.